Jouer collectif relève-t-il de la morale ou de l’intérêt ?
Vincent Cespedes : philosophe, écrivain
Analyste de la nouvelle jeunesse, il affirme qu’elle est aujourd’hui douée d’une intelligence connective qui la rend, en réseau, plus performante et plus réactive que l’intelligence individuelle la plus érudite et que l’intelligence collective la plus solidaire.
En faisant appel à la philosophie, l’Entreprise, en quête de sens et d’éthique, décide de « changer de paire de lunettes » en reconsidérant sa position. Aujourd’hui, entrée dans une ère nouvelle, elle a besoin de faire son « mea culpa », c’est du moins a une tendance que le philosophe voit se dessiner depuis dix ans. Elle s’accompagne d’un changement de morale en quête de nouvelles valeurs.
Le bonheur, le bien-être, l’enthousiasme ou la mixité peuvent-ils être rentables
et générer des profits, mission première de l’entreprise ?
l’idée de valeurs affichées sans un vrai contenu en guise de bouclier moral est un risque majeur ! Ces valeurs ne doivent pas être édictées venant d’un « en haut » mais produites par les intervenants des entreprises : le simple TRAVAILLER ENSEMBLE suffit à les faire naître. Pratiqué dans l’entreprise, c’est par des concepts et des mots que le JOUER COLLECTIF s’organise. Une dizaine d’années en arrière, c’était pour réfléchir sur l’efficacité que les philosophes étaient invités à intervenir !
Cette idée devenue « has been » et « ringarde », nous pouvons enfin sortir du « darwinisme social » (doctrine évolutionniste par voie de sélection naturelle) où nous nous « bouffons » les uns les autres, et entrer dans « l’efficience » (capacité de rendement et de performance) de l’écologie et du vivre-ensemble.
Passer de l’efficacité à l’efficience : le résultat seul n’est plus suffisant mais les moyens pour parvenir à ses objectifs sont aussi pris en compte.
Quelle est la différence entre collectif et corporatisme ?
La mythologie collective arrive avec le vivre-ensemble. Mais le corporatisme, c’est le « nous » despotique exclusif. Le « Jouer collectif », s’il est corporatiste, annihile l’adversaire. On ferme les portes, entraînant par là même, l’exclusion. Les corporatistes ont une logique cynique : ils jouent collectif tant que ça leur rapporte.
A l’inverse, l’extension à l’infini de la collectivité tend vers l’humanisme. La morale et I’intérêt fusionnent alors ! Une idée de communauté humaine universelle peut naître.
Qui est garant de l’intérêt collectif?
Est-ce la communauté fraternelle ?
Être entrepreneur aujourd’hui, c’est faire le pari d’une vie intense. Est-ce que votre JE joue ? Et le partenariat, c’est accepter de se transformer un peu au contact de l’autre, c’est comprendre que les valeurs ne doivent pas être imposées à autrui sans autre préambule. L’amitié est scellée par des éléments forts partagés à deux. Travailler avec l’autre et collaborer entraîne un métissage des valeurs. Jouer collectif implique une métamorphose : je ne sortirai pas indemne de ce Je(u)-là !
Alors naît l’antagonisme entre collectif et individualisme, ce qui entraîne une réflexion sur l’identité.
La logique identitaire qui ne se transforme jamais constitue une menace. Jusqu’à il y a dix ans, régnait un esprit « colonialiste » dans le travail. Nous sommes aujourd’hui, au contraire, dans un vrai débat : les valeurs ne doivent pas être imposées aux autres mais soumises à l’ensemble et produites par lui. Et c’est nouveau : l’entreprise devient lieu d’amitié, de mélanges humains. Collaborer avec le reste du monde du travail va produire des valeurs en commun, en éliminant toute arrogance.
L’individualisme néanmoins a du bon !
L’individu se dissocie de sa propre famille, mouvement salutaire, car il génère de la créativité. N’oublions pas que l’idée d’individu a permis la démocratie, le siècle des Lumières, la liberté d’esprit. ..
Par contre, s’il va jusqu’à l’atomisation sociale, l’individualisme tourne en poison. Quand l’individuel empêche le collectif, il y a dissociation.
C’est très différent, voire opposé, en Afrique, par exemple, où toute action est faite dans l’appartenance à un groupe.
L’Afrique envie l’Occident, notamment par rapport à la liberté individuelle et à la démocratie. Nous envions l’Afrique pour sa facilité à former du collectif et à se prémunir de la dissociation.
Le jouer collectif, c’est l’exultation, le plaisir à partager ensemble, l’amitié, l’accélération des échanges humains, comme dans un accélérateur de particules. Jouer ensemble, c’est toujours aussi « jouir » ensemble, se réjouir de partager.
II est possible d’entreprendre s’il y a un bonheur fondamental et une confiance en la vie !
Le jouer collectif et les règles : n’y a-t- il pas risque de dilution de l’autorité ?
Après mai 68, l’autoritarisme est jugé illégitime, d’où une certaine dilution de celui-ci. Mais cette démarche va bien au-delà : on est sommé de s’expliquer, il y a communication ! On en arrive à la question : que doit-on décider en commun ? Quand il y a cristallisation des mécontentements, qui fait quoi ?
La nécessité d’un « leader » se fait sentir pour donner une direction et cristalliser les responsabilités, mais il faut que son statut puisse être légitimement fondé et toujours critiquable.
L’autorité peut être discutée ce qui lui confère une légitimité.
Alors autoritarisme ou autorité ?
La nécessité de règles
Le groupe humain a besoin d’avoir une identité, une synergie, une volonté pour incarner une décision collective. C’est une cristallisation à l’inverse de la dilution dans le Grand Tout ou la technocratie kafkaïenne. Elle doit répondre du jouer collectif. Et la civilisation s’interroge donc sur ses règles de fonctionnement.
Nous constatons un grand parallèle entre la crise philosophique sociétale en 68 et la crise philosophique aujourd’hui dans le monde de l’entreprise.
Jouer collectif ou jouer connectif ?
Nous ne sommes qu’à l’aube d’une révolution anthropologique à travers Internet, à l’échelle de celle qui s’est produite à la création de I’ÉCRITURE, qui a permis le fondement de l’État et de l’Histoire.
Notre jeunesse perd le sens du jouer collectif.
Pour évacuer sa peur de la mort, la génération lnternet va vouloir être célèbre, passer à la télé. Elle profite de l’instant présent, dans une sorte de carpe diem collaboratif, non pas au détriment des autres mais juste parce qu’elle est fragile et perd l’idée que nous étendons notre vulnérabilité à la vulnérabilité de l’autre.
Trouver le sens de sa vie n’existe que par la méditation de la mort. Or la mort, c’est prendre en compte la fragilité de l’autre et par extension notre propre vulnérabilité. Le bonheur de l’autre devient notre bonheur : c’est cela, aimer.
Et le jouer collectif est ainsi une jouissance.
Dans l’entreprise, cette jeunesse expérimente la perte de l’extension de sa vulnérabilité.
Une nouvelle ère
C’est le partage, la recherche et la connaissance en commun qui prédominent ! Le savoir est en perpétuel croissance.
Lisez votre Kropotkine (théoricien de l’anarchisme) qui a contredit Darwin : dans l’évolution des espèces, la dynamique repose sur l’entraide qui était fondamentale et non pas sur la raison du plus fort. En entreprise, la trésorerie,l’entraide et l’innovation sont les moteurs de l’évolution.
Travailler et entreprendre
II y a un parallèle entre féminisme et entreprise. On remarque, chiffres à l’appui, que le féminisme a été, en fait, un mouvement de dupes dans lequel les femmes n’ont rien gagné du tout.
(« Le Monde » du 28 juin 201 1). D’où la question : pourquoi les hommes lâcheraient-ils le pouvoir aux femmes ?
Pourquoi devrait-on jouer collectif quand on gagne seul ?
Si les hommes acceptent de sortir de la virilité primaire pour partager, pour « pouvoir avec », de nouveaux horizons s’ouvrent à chacun de nous. Tout cela est juste, parce que sinon on passe à coté de l’essentiel de la vie que représente le vrai partage : tout seul on va plus vite, ensemble, on va plus loin !
L’entreprise capitaliste est-elle lesupport idéal au jouer collectif ?
Dans le connectif, il n’y a pas de leader : on se méfie de tout ce qui est leader.
Mais sans leader, l’action est désincarnée. On ne peut pas détruire sans reconstruire de l’institution en se donnant des règles et réinventer la hiérarchie jouée (fluide, adaptée).
D’où l’absolue nécessité d’un leader réfléchi et arbitre légitime aux yeux de la collectivité.
L’entreprise peut être le support idéal au jouer collectif sous certaines conditions : vivre ensemble dans la dignité et prendre en compte l’être humain.
Jules Verne 2011 – Conférence plénière
Jouer collectif relève-t-il de la morale ou de l’intérêt ?
Analyste de la nouvelle jeunesse, il affirme qu’elle est aujourd’hui douée d’une intelligence connective qui la rend, en réseau, plus performante et plus réactive que l’intelligence individuelle la plus érudite et que l’intelligence collective la plus solidaire.
En faisant appel à la philosophie, l’Entreprise, en quête de sens et d’éthique, décide de « changer de paire de lunettes » en reconsidérant sa position. Aujourd’hui, entrée dans une ère nouvelle, elle a besoin de faire son « mea culpa », c’est du moins a une tendance que le philosophe voit se dessiner depuis dix ans. Elle s’accompagne d’un changement de morale en quête de nouvelles valeurs.
Le bonheur, le bien-être, l’enthousiasme ou la mixité peuvent-ils être rentables
et générer des profits, mission première de l’entreprise ?
l’idée de valeurs affichées sans un vrai contenu en guise de bouclier moral est un risque majeur ! Ces valeurs ne doivent pas être édictées venant d’un « en haut » mais produites par les intervenants des entreprises : le simple TRAVAILLER ENSEMBLE suffit à les faire naître. Pratiqué dans l’entreprise, c’est par des concepts et des mots que le JOUER COLLECTIF s’organise. Une dizaine d’années en arrière, c’était pour réfléchir sur l’efficacité que les philosophes étaient invités à intervenir !
Cette idée devenue « has been » et « ringarde », nous pouvons enfin sortir du « darwinisme social » (doctrine évolutionniste par voie de sélection naturelle) où nous nous « bouffons » les uns les autres, et entrer dans « l’efficience » (capacité de rendement et de performance) de l’écologie et du vivre-ensemble.
Passer de l’efficacité à l’efficience : le résultat seul n’est plus suffisant mais les moyens pour parvenir à ses objectifs sont aussi pris en compte.
Quelle est la différence entre collectif et corporatisme ?
La mythologie collective arrive avec le vivre-ensemble. Mais le corporatisme, c’est le « nous » despotique exclusif.
Le « Jouer collectif », s’il est corporatiste, annihile l’adversaire. On ferme les portes, entraînant par là même, l’exclusion. Les corporatistes ont une logique cynique : ils jouent collectif tant que ça leur rapporte.
A l’inverse, l’extension à l’infini de la collectivité tend vers l’humanisme. La morale et I’intérêt fusionnent alors ! Une idée de communauté humaine universelle peut naître.
Qui est garant de l’intérêt collectif?
Est-ce la communauté fraternelle ?
Être entrepreneur aujourd’hui, c’est faire le pari d’une vie intense. Est-ce que votre JE joue ? Et le partenariat, c’est accepter de se transformer un peu au contact de l’autre, c’est comprendre que les valeurs ne doivent pas être imposées à autrui sans autre préambule. L’amitié est scellée par des éléments forts partagés à deux. Travailler avec l’autre et collaborer entraîne un métissage des valeurs. Jouer collectif implique une métamorphose : je ne sortirai pas indemne de ce Je(u)-là !
Alors naît l’antagonisme entre collectif et individualisme, ce qui entraîne une réflexion sur l’identité.
La logique identitaire qui ne se transforme jamais constitue une menace. Jusqu’à il y a dix ans, régnait un esprit « colonialiste » dans le travail. Nous sommes aujourd’hui, au contraire, dans un vrai débat : les valeurs ne doivent pas être imposées aux autres mais soumises à l’ensemble et produites par lui. Et c’est nouveau : l’entreprise devient lieu d’amitié, de mélanges humains. Collaborer avec le reste du monde du travail va produire des valeurs en commun, en éliminant toute arrogance.
L’individualisme néanmoins a du bon !
L’individu se dissocie de sa propre famille, mouvement salutaire, car il génère de la créativité. N’oublions pas que l’idée d’individu a permis la démocratie, le siècle des Lumières, la liberté d’esprit. ..
Par contre, s’il va jusqu’à l’atomisation sociale, l’individualisme tourne en poison. Quand l’individuel empêche le collectif, il y a dissociation.
C’est très différent, voire opposé, en Afrique, par exemple, où toute action est faite dans l’appartenance à un groupe.
L’Afrique envie l’Occident, notamment par rapport à la liberté individuelle et à la démocratie. Nous envions l’Afrique pour sa facilité à former du collectif et à se prémunir de la dissociation.
Le jouer collectif, c’est l’exultation, le plaisir à partager ensemble, l’amitié, l’accélération des échanges humains, comme dans un accélérateur de particules. Jouer ensemble, c’est toujours aussi « jouir » ensemble, se réjouir de partager.
II est possible d’entreprendre s’il y a un bonheur fondamental et une confiance en la vie !
Après mai 68, l’autoritarisme est jugé illégitime, d’où une certaine dilution de celui-ci. Mais cette démarche va bien au-delà : on est sommé de s’expliquer, il y a communication ! On en arrive à la question : que doit-on décider en commun ? Quand il y a cristallisation des mécontentements, qui fait quoi ?
La nécessité d’un « leader » se fait sentir pour donner une direction et cristalliser les responsabilités, mais il faut que son statut puisse être légitimement fondé et toujours critiquable.
L’autorité peut être discutée ce qui lui confère une légitimité.
Alors autoritarisme ou autorité ?
La nécessité de règles
Le groupe humain a besoin d’avoir une identité, une synergie, une volonté pour incarner une décision collective. C’est une cristallisation à l’inverse de la dilution dans le Grand Tout ou la technocratie kafkaïenne. Elle doit répondre du jouer collectif. Et la civilisation s’interroge donc sur ses règles de fonctionnement.
Nous constatons un grand parallèle entre la crise philosophique sociétale en 68 et la crise philosophique aujourd’hui dans le monde de l’entreprise.
Jouer collectif ou jouer connectif ?
Nous ne sommes qu’à l’aube d’une révolution anthropologique à travers Internet, à l’échelle de celle qui s’est produite à la création de I’ÉCRITURE, qui a permis le fondement de l’État et de l’Histoire.
Notre jeunesse perd le sens du jouer collectif.
Pour évacuer sa peur de la mort, la génération lnternet va vouloir être célèbre, passer à la télé. Elle profite de l’instant présent, dans une sorte de carpe diem collaboratif, non pas au détriment des autres mais juste parce qu’elle est fragile et perd l’idée que nous étendons notre vulnérabilité à la vulnérabilité de l’autre.
Trouver le sens de sa vie n’existe que par la méditation de la mort. Or la mort, c’est prendre en compte la fragilité de l’autre et par extension notre propre vulnérabilité. Le bonheur de l’autre devient notre bonheur : c’est cela, aimer.
Et le jouer collectif est ainsi une jouissance.
Dans l’entreprise, cette jeunesse expérimente la perte de l’extension de sa vulnérabilité.
Une nouvelle ère
C’est le partage, la recherche et la connaissance en commun qui prédominent ! Le savoir est en perpétuel croissance.
Lisez votre Kropotkine (théoricien de l’anarchisme) qui a contredit Darwin : dans l’évolution des espèces, la dynamique repose sur l’entraide qui était fondamentale et non pas sur la raison du plus fort. En entreprise, la trésorerie,l’entraide et l’innovation sont les moteurs de l’évolution.
Travailler et entreprendre
II y a un parallèle entre féminisme et entreprise. On remarque, chiffres à l’appui, que le féminisme a été, en fait, un mouvement de dupes dans lequel les femmes n’ont rien gagné du tout.
(« Le Monde » du 28 juin 201 1). D’où la question : pourquoi les hommes lâcheraient-ils le pouvoir aux femmes ?
Pourquoi devrait-on jouer collectif quand on gagne seul ?
Si les hommes acceptent de sortir de la virilité primaire pour partager, pour « pouvoir avec », de nouveaux horizons s’ouvrent à chacun de nous. Tout cela est juste, parce que sinon on passe à coté de l’essentiel de la vie que représente le vrai partage : tout seul on va plus vite, ensemble, on va plus loin !
L’entreprise capitaliste est-elle lesupport idéal au jouer collectif ?
Dans le connectif, il n’y a pas de leader : on se méfie de tout ce qui est leader.
Mais sans leader, l’action est désincarnée. On ne peut pas détruire sans reconstruire de l’institution en se donnant des règles et réinventer la hiérarchie jouée (fluide, adaptée).
D’où l’absolue nécessité d’un leader réfléchi et arbitre légitime aux yeux de la collectivité.
L’entreprise peut être le support idéal au jouer collectif sous certaines conditions : vivre ensemble dans la dignité et prendre en compte l’être humain.
Atelier 1 : Inter générationnel : génération Y, Z, senior - Atelier 2 : Les réseau sociaux internes – Atelier 3 : Les entreprises entre elles – Atelier 4 : Enseignement et recherche/entreprise – Atelier 5 : Entreprises et lien social du territoire - Atelier 6 : Comment joue-t-on collectif dans le financement des entreprises ?
Vidéos de la conférence : video1 – video2 – video3